Edito du 21 décembre 2015

Publié par vincentlalanne.over-blog.com

Sur ce deuxième édito qui fait référence donc à ce texte que j’ai écrit pour les assises de la ville et de la communauté d’agglomération d’Alençon, je voudrais vous parler d’un certain nombre d’éléments qui concernent plus particulièrement les enfants et les jeunes :

À partir de dix ans un enfant passe plus de temps devant un écran qu’à l’école : 1032 heures par an pour les écrans et 840 heures pour l’école. Les jeunes se connectent plus de 20 heures par semaine, ce qui montre une forte assiduité. Ceci est lié au fait que ces supports (Smartphones, tablettes) sont devenus déambulatoires et de plus en plus connectés au corps. On communique, on télécharge, on joue, on crée de plus en plus en ligne. Les enfants et les jeunes ont aujourd’hui une détention précoce et massive d’équipement numérique en propre qui viendra renforcer ce que Hervé Glevarec a appelé « la culture de la chambre ».

Le Web est devenu un élément plus important de communication que la relation dans la famille, avec ses amis. C’est devenu un terreau commun dont ils sont tous imprégnés. Pour autant, ceux qui sont sur le net sont ceux qui consomment le plus de pratiques artistiques et culturelles sous forme, souvent, d’allers et retours entre ces pratiques virtuelles et le monde réel.

La lecture de magazines et de la presse se substitue à celles des livres. Les adolescents sont les plus gros consommateurs de culture mais ils disparaissent de l’offre institutionnelle. Les transmissions de savoir ne se font plus dans la verticalité descendante d’un sachant à un élève, mais avec de nouveaux espaces de légitimation horizontaux de pair à pair (pear to pear). Cela crée un nouveau rapport au temps : multi activités immédiates, discuter, regarder un film, surfer etc. Cela crée tout à la fois une démultiplication et une déprogrammation des temps consacrés à la culture.

Cela crée une porosité entre culture, distraction, communication. Les frontières du privé et du public changent, en particulier sur la question d’intimité.

L’autre effet qu’ont créé ces rapports à ces objets culturels numériques, c’est que l’on est tout à la fois éclectique et omnivore. On prend en considération des événements et des éléments de culture mondialisée et en même temps on a une connaissance micro locale des cultures. Aujourd’hui c’est le fonctionnement réseau ou en communauté qui prévaut dans les jeunes générations. L’expérience personnelle est valorisée au détriment des valeurs universelles de la culture.

L’autre élément important de cette culture numérique est la modification des modes de production et des contenus culturels, des labellisations. L’auteur n’est plus l’auteur. L’œuvre est remise en question. Les médiateurs d’aujourd’hui sont les webmasters, ceux qui détiennent le code.

La culture consacrée est remise en question. Des pans entiers de culture liée aux humanités mais aussi les cultures spécifiques ouvrières ou rurales disparaissent. Il n’y a plus de référence collective dans le vivre ensemble mais la construction de communautés qui, comme des archipels, construisent des identités collectives.

Nos équipements ne sont plus prescripteurs vis-à-vis des usages des jeunes. C’est la dynamique de réseaux, de communautés d’intérêts d’individus isolés, voire éloignés socialement et géographiquement, qui se retrouvent autour d’un usage ou d’une pratique. L’école, les équipements culturels et la famille ne détiennent plus le monopole du savoir et de la culture ni même de la définition d’une œuvre d’art.

Nos politiques culturelles se sont, jusqu’à aujourd’hui, construites sur l’offre. Elles doivent impérativement prendre en considération ces évolutions si elles veulent impliquer ces jeunes et leurs usages.

Ce sont ces réseaux et ces communautés qui sans arrêt les redéfinissent dans un spectre plus large de rapport aux œuvres et qui nous laissent, nous « digital immigrants », en retrait des usages de ces nouveaux codes.

Ce décalage qui rejoint aussi la perception que nous avons de la jeunesse doit nous amener à repenser les modes d’actions des instances de transmission que sont la famille, l’école (le lien entre culture et savoir) et les institutions culturelles (la médiation).

Les politiques publiques en général et celle de la culture en particulier ont une grande responsabilité face à ces évolutions.

Merci à Sylvie Octobre et Chantal Dahan dont les travaux ont inspiré ce texte.