Edito du 7 décembre 2015

Publié par vincentlalanne.over-blog.com

C’était entre le 7 janvier et le 13 novembre de cette année, le 20 juin 2015. La ville et la communauté d’agglomération d’Alençon organisaient leurs assises de la culture. Les responsables de ces collectivités m’avaient invité à venir parler et échanger sur les politiques culturelles d’aujourd’hui. Pour finir cette année sombre et douloureuse, je vous propose dans les trois prochaines lettres quelques extraits de ce texte qui j’espère vous intéressera et vous parlera. Bonne lecture.

« Longtemps je me suis couché de bonne heure ». Cette première phrase de « La recherche du temps perdu » de Marcel Proust me taraudait alors que je préparais cette intervention. Je ne sais pas trop pourquoi. Pourquoi le souvenir de cette lecture, des histoires et des images qu’elle contient me revenait alors, le rai de lumière sous la porte de sa chambre, le fameux goût de la madeleine trempée dans le thé ? Je n’ai pas lu « La recherche » en entier. Pour moi Proust revêt tout à la fois une nostalgie d’un passé révolu et l’universalité des comportements humains, une part de notre culture commune.

Aujourd’hui je dois vous parler de culture et de politique culturelle. Il me semble qu’il est important déjà que je vous parle de culture, de ce mot qui fait le quotidien de ma vie, qui m’agite depuis plus de 30 ans, et qu’il m’est difficile de définir. J’espère que le propos de ce matin pourra vous éclairer et apporter des pistes de pensée aux travaux de cette après-midi et aux assises en général.

Je ne peux parler de culture sans exprimer deux choses différentes mais intimement reliées. La première se résume à ce qu’un philosophe mathématicien catholique Marcel Légaud appelait « l’homme à la recherche de son humanité ». Cette expression décrit une des destinées de l’homme : la recherche de ce qu’il est profondément et qui le rend tout à la fois si prévisible et si mystérieux. La deuxième s’exprime dans ce que disait Bernard Maris dans la très bonne revue belge « Agir par la culture » : «la nature humaine a un penchant égoïste, violent très fort, mais elle a aussi un penchant altruiste. Chaque fois que vous avez un type qui se noie, vous avez toujours un brave type qui va se précipiter pour essayer de le sauver… la laïcité est fondée sur ce besoin d’altruisme et sur ce désir d’altruisme : la fraternité c’est exactement la laïcité. La fraternité de tout le monde, la fraternité anonyme et je dirais même que la fraternité anonyme existe dans le peuple » et il disait plus loin «les artistes sont pour moi des sentinelles, ce sont des vigiles ce sont eux qui sont à la proue du bateau qui voit arriver l’iceberg. Donc les artistes pressentent ce qui se passe ce sont des gens d’une utilité totale. »

Vous voyez, pour moi la culture se crée dans ce lien entre notre recherche d’humanité et ce désir d’altruisme qu’est la fraternité de tout le monde. Ce qui fait culture (s) au singulier et au pluriel s’inscrit dans l’ensemble des choix, des rencontres, des échanges, des découvertes, des confrontations que nous établissons chaque jour pour nous-mêmes et dans la relation avec les autres. Ce qui rend si difficile ces actions pour faire culture ensemble c’est que ces choix nous sont souvent à notre insu imposés. Cela, le philosophe belge Marc Hunyadi l’appelle « la tyrannie des modes de vie », dans un petit livre qui vient de sortir.

Il porte un regard critique sur « l’adhésion aveugle et mécanique de la grande majorité des personnes aux modes de vies imposés par notre système et les industries qui poussent à une certaine déshumanisation de nos actes renforcée par un individualisme triomphant. » Son jugement sans appel sur ces comportements nous invite à une attitude de veille permanente (en rébellion) sur ce qui nous est imposé dans le flux constant d’informations, de conditionnement, d’usages prédigérés par le système et ses services industrialisés. (à suivre)